Cleveland (Ohio)
Cleveland : la ville qui a donné une voix mélodique au Midwest
Cleveland, Ohio, possède une histoire Hip-Hop bien plus importante que ne le laisse penser sa place dans les médias nationaux. La ville a surtout marqué le rap américain par une caractéristique devenue immédiatement identifiable : le mélange entre flows très rapides, harmonies vocales et mélodies, popularisé à l’échelle mondiale par Bone Thugs-N-Harmony. Mais Cleveland ne s’est pas arrêtée là. KiD CuDi, puis Machine Gun Kelly, ont chacun développé des univers radicalement différents, tandis qu’une scène locale plus underground continue de fonctionner autour d’artistes comme Kipp Stone, Doe Boy, Ray Jr. ou Chip tha Ripper.
Bone Thugs-N-Harmony : Cleveland entre dans l’histoire
Le moment fondateur arrive au début des années 1990 avec Bone Thugs-N-Harmony, formé dans le quartier de Glenville. Le groupe réunit Krayzie Bone, Layzie Bone, Bizzy Bone, Wish Bone et Flesh-n-Bone et développe une approche très particulière du rap : débit extrêmement rapide, harmonies vocales, chant et influences Soul et G-Funk.
Le groupe rencontre Eazy-E en 1993 et signe chez Ruthless Records. Creepin on ah Come Up en 1994 puis surtout E. 1999 Eternal en 1995 imposent leur style à l’échelle nationale. « Tha Crossroads », hommage à Eazy-E disparu en 1995, devient même numéro 1 du Billboard Hot 100 et remporte le Grammy de la meilleure performance rap d’un duo ou groupe en 1997.
L’importance de Bone Thugs dépasse leurs ventes : leur manière de rappeur très vite tout en chantant et en harmonisant les voix influence durablement le Hip-Hop et participe à populariser le chopper rap. Cleveland possède enfin une signature reconnaissable.
« The Land » devient une identité
Bone Thugs contribuent également à populariser un autre élément devenu indissociable de Cleveland : « The Land ».
L’expression apparaît notamment sur E. 1999 Eternal, dans le morceau « East 1999 », avant de devenir progressivement un surnom utilisé par la communauté Hip-Hop locale. Dans les années 2010, l’expression sort même du cercle du rap pour devenir un véritable symbole de Cleveland.
Cette appropriation de la ville est importante : Bone Thugs ne cherchent pas à transformer Cleveland en copie de Los Angeles, où ils ont signé. Ils emportent leur ville avec eux.
Mo Thugs : un écosystème autour de Bone
Le succès du groupe permet également de développer Mo Thugs Records, collectif et label créé autour de Bone Thugs-N-Harmony.
L’objectif est notamment de faire émerger d’autres artistes de Cleveland. Mo Thugs Family Scriptures, sorti en 1996, atteint la deuxième place du Billboard 200 et devient disque de platine. Parmi les groupes associés au label figurent notamment Poetic Hustla’z, originaires de Cleveland.
Pendant quelques années, Bone Thugs constituent donc beaucoup plus qu’un groupe : ils représentent le principal moteur d’un véritable réseau Hip-Hop local.
Le « Cap Rap » de Cleveland
Après l’âge d’or de Bone Thugs, la ville connaît une période moins visible nationalement. Mais une nouvelle scène se développe au milieu des années 2000 autour de Ray Cash, Chip tha Ripper, Fat Al, Ray Jr. et Cory Bapes.
Cette génération développe ce que certains médias locaux ont appelé le « Cap Rap », mélange de sonorités Southern, de grosses basses et de productions dominées par les claviers et les samples. L’influence du Sud devient alors particulièrement forte à Cleveland.
Chip tha Ripper, notamment, devient une figure importante de cette période. Son parcours est intéressant parce qu’il annonce déjà une nouvelle génération de rappeurs davantage connectée aux mixtapes, aux collaborations et à Internet.
KiD CuDi : une autre révolution
Puis arrive KiD CuDi. Originaire de Shaker Heights, dans l’agglomération de Cleveland, Scott Mescudi développe une approche qui n’a pratiquement rien à voir avec le rap de rue dominant alors dans la ville. Sa mixtape A Kid Named Cudi attire l’attention de Kanye West, et Man on the Moon: The End of Day (2009) transforme son approche mélodique et introspective en phénomène national.
Cudi puise notamment dans Bone Thugs-N-Harmony, mais aussi dans le Rock, l’Electronique et la musique psychédélique. Son influence sur Kanye West et sur la génération qui suivra sera considérable : 808s & Heartbreak participe notamment à populariser une utilisation beaucoup plus importante de l’Auto-Tune et du chant dans le rap.
Cleveland produit ainsi, une nouvelle fois, une manière différente de faire du Hip-Hop.
Machine Gun Kelly : le rappeur de Cleveland
Quelques années plus tard, Machine Gun Kelly (MGK) devient l’autre grande figure nationale issue de Cleveland.
Il commence localement, distribue ses mixtapes et se produit dans les petites salles avant de se faire remarquer à travers les Ohio Hip-Hop Awards, puis lors de ses performances au SXSW en 2011. Il signe finalement chez Bad Boy Records.
Son parcours est assez différent de celui de Cudi : flow agressif, esthétique plus proche du Hardcore et forte influence Punk. Cette dernière dimension deviendra particulièrement importante lorsqu’il abandonnera progressivement le rap pour une carrière principalement orientée vers le Pop Punk et le Rock.
Doe Boy et le nouveau rap de Cleveland
La scène contemporaine possède une autre figure importante avec Doe Boy, originaire de Cleveland. Son parcours est lié à Freebandz, le collectif de Future, et il développe un street rap beaucoup plus proche des évolutions contemporaines du Sud et de la Trap.
Son cas illustre une nouvelle réalité : Cleveland n’a plus forcément besoin de développer un son totalement distinct pour exister. Ses artistes peuvent désormais intégrer les courants nationaux tout en conservant une forte identité locale.
Kipp Stone et l’underground
Parallèlement, la ville possède une scène plus expérimentale et indépendante. Kipp Stone, originaire d’East Cleveland, fait partie des artistes les plus intéressants de cette génération. Son écriture, son flow et ses productions cherchent davantage à s’inscrire dans la tradition du Hip-Hop indépendant qu’à reproduire les codes du rap commercial.
Il participe à cette scène locale qui continue de travailler dans les petits studios, les salles indépendantes et les réseaux communautaires. Cleveland Magazine le présentait déjà comme l’un des jeunes artistes capables de porter la scène locale vers une nouvelle génération.
Une scène qui reste difficile à structurer
Cleveland possède cependant un problème récurrent : ses artistes les plus prometteurs ont souvent dû partir pour développer leur carrière.
Le phénomène est particulièrement visible avec Bone Thugs, dont la carrière professionnelle s’est largement structurée à Los Angeles, mais également avec KiD CuDi, MGK et d’autres artistes de générations plus récentes. La scène locale possède du talent, mais beaucoup moins d’infrastructures et de capitaux que New York, Atlanta ou Los Angeles.
Cela explique pourquoi Cleveland produit régulièrement des artistes importants sans parvenir à maintenir durablement un centre de gravité national.
Cleveland, une signature basée sur la mélodie
L’histoire de Cleveland reste pourtant remarquable.
Bone Thugs-N-Harmony ont donné au Midwest une nouvelle manière de rapper, mêlant vitesse et harmonies. KiD CuDi a transformé cette tradition mélodique en quelque chose d’introspectif et expérimental. Machine Gun Kelly l’a ensuite emmenée vers le Punk. Et la nouvelle génération, de Doe Boy à Kipp Stone, continue de faire évoluer la scène dans plusieurs directions.
Cleveland n’a donc jamais produit un son unique et figé. Sa véritable signature se trouve plutôt dans cette capacité à mélanger le rap avec la mélodie, le chant et des influences extérieures au Hip-Hop.
Une ville souvent considérée comme périphérique dans la géographie musicale américaine a ainsi produit Bone Thugs-N-Harmony, KiD CuDi et plusieurs générations d’artistes capables de réinventer les codes du rap. Et c’est probablement là que réside la véritable identité Hip-Hop de The Land.

