Cincinnati (Ohio)

Cincinnati : le Hip-Hop nourri par le Funk et le lyrisme

Cincinnati possède une histoire Hip-Hop moins immédiatement identifiable que celle de Cleveland, Detroit ou Chicago, mais la ville bénéficie d’un héritage musical exceptionnel. Son véritable atout se trouve en amont du rap : King Records, James Brown, Bootsy Collins, les Isley Brothers et toute la tradition Funk et Soul de l’Ohio ont fourni un patrimoine sonore considérable à une scène Hip-Hop qui s’est ensuite développée autour de producteurs et de lyricistes comme Hi-Tek et Mood. Aujourd’hui, Cincinnati reste une scène relativement indépendante, sans « son » unique clairement établi, mais avec une nouvelle génération particulièrement diverse.

King Records : une fondation Funk essentielle

Avant même l’apparition du Hip-Hop, Cincinnati est déjà un centre majeur de la musique noire américaine grâce à King Records. Le label, fondé en 1943, accueille notamment les enregistrements de James Brown et de son groupe, et devient dans les années 1960-70 un laboratoire du Funk.

C’est dans cet environnement que grandissent les frères Bootsy et Catfish Collins. Bootsy rejoint les J.B.’s de James Brown et participe à des morceaux comme Sex Machine et Super Bad, avant de rejoindre Parliament-Funkadelic. Le fameux break de batterie de Funky Drummer de James Brown deviendra par ailleurs l’un des échantillons les plus utilisés de l’histoire du rap.

Cet héritage compte énormément pour Cincinnati : la ville possède déjà une culture du groove, du sampling et de la basse lorsque le Hip-Hop commence à s’y développer.

Les Isley Brothers : une autre source majeure

Les Isley Brothers, originaires de Cincinnati, constituent une autre pièce essentielle de ce patrimoine. Le groupe commence par le Gospel avant d’intégrer le R&B, la Soul, le Rock puis le Funk.

Des morceaux comme « It’s Your Thing » vont devenir des classiques abondamment samplés dans le Hip-Hop. Leur parcours illustre surtout la continuité musicale propre à Cincinnati : Gospel → Soul → Funk → R&B → Hip-Hop.

Mood et l’émergence d’une scène Hip-Hop

Dans les années 1990, Cincinnati commence à développer une scène Hip-Hop plus structurée autour de groupes et de producteurs locaux.

Le collectif Mood, notamment, réunit Donte, Main Flow et DJ Hi-Tek. Leur album Doom (1997) attire l’attention de l’underground national et permet surtout à Hi-Tek de se faire remarquer comme producteur.

Le parcours de Hi-Tek est particulièrement important : il représente l’un des premiers artistes de Cincinnati à réussir à exporter directement le savoir-faire de la scène locale vers le Hip-Hop indépendant national.

Hi-Tek : Cincinnati au cœur du rap indépendant

Tony Cottrell, alias Hi-Tek, grandit dans le West End de Cincinnati. Il commence à travailler avec Mood avant de rencontrer Talib Kweli, avec lequel il formera Reflection Eternal.

Mais son influence dépasse largement ce duo. Hi-Tek produit notamment pour Black Star, le projet réunissant Mos Def et Talib Kweli, puis développe sa série Hi-Teknology.

Son approche — samples Soul, boucles mélodiques, batteries très précises et atmosphères chaleureuses — s’inscrit parfaitement dans la tradition musicale de Cincinnati tout en devenant l’une des signatures du Hip-Hop indépendant de la fin des années 1990 et du début des années 2000. Le fait que Hi-Tek soit ensuite associé à Rawkus Records peut d’ailleurs faire oublier qu’il vient bien de Cincinnati.

Une scène qui refuse les étiquettes

Cincinnati n’a jamais développé un mouvement régional aussi clairement identifiable que le Detroit rap ou le Chicago Drill.

La scène locale a plutôt évolué par petites communautés, avec des influences provenant du Midwest, du Southern Rap, du Funk et du Hip-Hop indépendant. Cette diversité est encore visible aujourd’hui : les artistes locaux passent du rap conscient au G-Funk, de la Cloud Rap aux productions plus expérimentales, sans qu’un style unique domine réellement.

Cette absence de signature unique peut sembler être une faiblesse. Elle permet pourtant à la scène de rester particulièrement ouverte.

Une nouvelle génération

La scène actuelle reste active, même si Cincinnati ne possède pas aujourd’hui de figure nationale comparable à Hi-Tek ou aux grandes stars issues des villes voisines.

Des artistes locaux continuent de développer leurs propres réseaux dans les clubs, studios et circuits indépendants. Des noms comme Turi, Moe Wave, Big Lo, Sleepy Hallow et divers collectifs indépendants apparaissent dans cette nouvelle génération, avec des styles très différents.

Il serait toutefois artificiel de présenter l’un d’eux comme « le nouveau Hi-Tek » : la scène actuelle est justement caractérisée par sa fragmentation et son absence de courant dominant clairement défini.

Cincinnati, une influence plus grande que son rap

La particularité de Cincinnati est finalement assez fascinante : son influence sur le Hip-Hop passe autant par la musique qui l’a précédé que par ses propres rappeurs.

King Records a contribué à créer une culture du Funk dont les samples ont nourri des générations de producteurs. Bootsy Collins et les Isley Brothers ont laissé un patrimoine considérable. Puis Hi-Tek et Mood ont démontré que Cincinnati pouvait produire des artistes capables de s’imposer dans le Hip-Hop indépendant national.

Cincinnati n’est donc pas une ville que l’on associe spontanément à un « son » Hip-Hop. Son histoire est plus souterraine : elle repose sur une continuité musicale entre le Gospel, la Soul, le Funk et le rap, avec une scène indépendante qui continue aujourd’hui de chercher sa propre voie.