XXL Freshmen : miroir du rap américain (2007–2025)
XXL Magazine vient de publier une rétrospective des covers des Freshman Class. Depuis 2007, cette sélection annuelle de rappeurs émergents s’est imposée comme un instantané générationnel, capable de révéler aussi bien de futures superstars que des trajectoires plus fragiles. Cette actualité offre l’occasion idéale de prendre du recul et de revenir sur près de vingt ans de Freshmen, pour observer ce que cette tradition raconte réellement de l’évolution du rap américain.
Fondé en 1997 à New York, XXL Magazine est l’un des piliers de la presse hip-hop américaine. Conçu comme une alternative plus moderne et plus agressive à The Source, le magazine a accompagné l’ère des mixtapes, documenté l’ascension du rap sudiste, puis celle du rap internet et du streaming. Son influence dépasse largement le cadre journalistique : XXL a longtemps participé à la validation des artistes émergents et à la construction des récits dominants du rap game.
C’est dans ce contexte que naît la Freshman Class. Plus qu’une simple couverture, elle devient rapidement un outil de lecture du rap américain, parfois visionnaire, parfois contesté, mais toujours révélateur des dynamiques culturelles, esthétiques et géographiques du hip-hop. Observer les Freshmen, c’est lire le rap US en accéléré, entre réussites éclatantes, promesses avortées et mutations profondes du genre.
Dès les premières éditions, XXL cherche un équilibre délicat entre crédibilité et potentiel commercial. En 2007, la sélection mêle le rap de rue du Sud, incarné par Lil Boosie, Plies ou Young Dro, à une tradition East Coast très attachée à l’écriture, avec Papoose, Saigon, Joell Ortiz ou Crooked I. Lupe Fiasco, déjà à part, symbolise l’ouverture vers un rap plus intellectuel et conceptuel. À cette époque, New York, la Géorgie et la Louisiane dominent largement les débats, reflet d’un rap encore structuré autour de ses capitales historiques.
Les classes 2008 et 2009 confirment cette période de transition. Drake apparaît encore comme un pari audacieux, loin de l’icône mondiale qu’il deviendra, tandis que Curren$y, Blu ou Wale incarnent une scène alternative en pleine effervescence. Le Sud, notamment la Floride et la Géorgie, gagne du terrain, mais New York reste l’État le plus représenté, preuve que l’industrie peine encore à lâcher son berceau historique.
La période 2010–2014 marque un véritable tournant et reste, pour beaucoup, l’âge d’or artistique des Freshmen. Les sélections sont à la fois audacieuses et visionnaires. J. Cole, Kendrick Lamar, Big Sean, Freddie Gibbs, Nipsey Hussle, Mac Miller ou Meek Mill ne sont pas seulement des espoirs : ils vont structurer la décennie suivante. Le rap devient plus introspectif, plus narratif, tout en intégrant la montée en puissance de la trap.
Sur le plan géographique, un basculement s’opère clairement. La Californie s’impose avec Kendrick Lamar, Nipsey Hussle, ScHoolboy Q ou Ab-Soul. Atlanta et plus largement la Géorgie deviennent incontournables, tandis que Chicago explose grâce à Chief Keef, ouvrant la voie à la drill. New York reste présent, mais n’est plus hégémonique. Pour la première fois, XXL reflète un rap véritablement national, voire régionalisé.
C’est également durant cette période que certains Freshmen deviennent des superstars absolues. Drake s’impose comme une figure dominante de la pop culture mondiale. Kendrick Lamar devient une référence artistique transversale, citée bien au-delà du hip-hop. J. Cole bâtit une carrière fondée sur la longévité et l’indépendance. Future redéfinit la trap moderne, Travis Scott transforme l’esthétique sonore et visuelle du rap contemporain. À travers eux, XXL capte avec justesse les artistes capables de dépasser le cadre du rap.
Mais l’histoire des Freshmen est aussi celle des occasions manquées. De nombreux artistes, pourtant prometteurs, n’ont jamais confirmé. Certains, comme Blu, Fashawn ou Mickey Factz, restent respectés mais cantonnés à l’underground. D’autres, comme Charles Hamilton, Pill, Kirko Bangz ou Kidd Kidd, disparaissent progressivement des radars. L’ère du buzz rapide, accentuée par les réseaux sociaux, a également produit ses victimes : OG Maco ou Desiigner en sont des exemples frappants. Être Freshman n’a jamais été une garantie de longévité.
Certaines classes prennent aujourd’hui une dimension tragique. Nipsey Hussle, assassiné en 2019, incarnait une vision entrepreneuriale et communautaire du rap. Mac Miller, disparu en 2018, symbolisait la fragilité mentale d’une génération surexposée. Fred the Godson, XXXTentacion ou Big Scarr rappellent que la violence, les addictions et la pression de l’industrie sont des réalités persistantes. Avec le temps, la Freshman Class est aussi devenue un lieu de mémoire.
À partir de 2016, l’impact du streaming et de SoundCloud modifie profondément le profil des artistes sélectionnés. Les carrières deviennent plus rapides, plus instables, et souvent construites autour de l’image autant que de la musique. Lil Yachty, Lil Pump, Trippie Redd ou Blueface incarnent cette génération façonnée par Internet, où la viralité prime parfois sur la structure artistique. Géographiquement, la carte se redessine encore : la Floride, la Géorgie et la Californie dominent, tandis que New York revient sur le devant de la scène grâce à la drill.
Les classes les plus récentes, de 2021 à 2025, illustrent un rap américain ultra-fragmenté. Memphis, Detroit, Houston ou encore le Midwest s’imposent comme des foyers créatifs majeurs. La Géorgie reste l’État le plus représenté sur l’ensemble de l’histoire des Freshmen, portée par Atlanta et son influence durable. New York arrive juste derrière, notamment grâce à la drill et à une nouvelle génération plus agressive et directe. La Californie complète ce trio de tête, tandis que des ouvertures internationales apparaissent, comme avec Central Cee pour le Royaume-Uni.
Si l’on observe l’ensemble des promotions, un constat s’impose : la trap, née dans le Sud et particulièrement en Géorgie, est le style le plus représenté et le plus durable. Elle traverse les époques, se transforme, absorbe la drill, le rap mélodique ou l’emo rap, et finit par devenir le langage dominant du rap américain contemporain. Le rap conscient et introspectif, très présent au début des années 2010, s’est progressivement marginalisé dans les sélections, sans jamais totalement disparaître.
En définitive, la XXL Freshman Class n’a jamais prétendu être une science exacte. Elle s’est trompée, a parfois ignoré des artistes majeurs et surestimé des phénomènes passagers. Mais elle demeure un document historique essentiel, capable de raconter l’évolution du rap américain à travers ses choix esthétiques, géographiques et générationnels. Plus qu’un label de qualité, être Freshman, c’est incarner un moment précis de l’histoire du hip-hop. Et c’est précisément cette imperfection qui fait toute la valeur du concept.
Retour sur les Freshmen par année
2007 – La cohabitation entre rap de rue et lyrisme East Coast
Fresh men 2007 : Crooked I, Gorilla Zoe, Joell Ortiz, Lil Boosie, Lupe Fiasco, Papoose, Plies, Rich Boy, Saigon, Young Dro
La toute première Freshman Class reflète un rap encore très compartimenté. D’un côté, le Sud impose son street rap brut avec Lil Boosie, Plies, Young Dro ou Gorilla Zoe. De l’autre, New York défend une tradition lyrical exigeante portée par Papoose, Saigon, Joell Ortiz et Crooked I. Lupe Fiasco fait figure d’outsider intellectuel, annonçant déjà une ouverture vers un rap plus conceptuel. XXL photographie un rap encore attaché à ses écoles historiques.
2008 – L’ère blog rap et les premiers artistes “internet-friendly”
Fresh men 2008 : Black Milk, Drake, Hurricane Chris, Illa J, Max B, Santogold, Soulja Boy, The Cool Kids, Uffie
Cette année marque une rupture esthétique. Black Milk et Illa J représentent l’héritage underground de Detroit, tandis que Drake, Santigold ou Uffie incarnent une hybridation entre rap, pop et culture alternative. Soulja Boy symbolise l’explosion d’Internet comme moteur de carrière. Le rap commence à sortir de ses cadres traditionnels, XXL aussi.
2009 – L’explosion du rap introspectif et alternatif
Fresh men 2009 : Ace Hood, Asher Roth, B.o.B, blu, Charles Hamilton, Cory Gunz, Curren$y, KiD CuDi, Mickey Factz, Wale
La classe 2009 est dominée par des profils introspectifs et cérébraux. KiD CuDi, blu, Wale ou Charles Hamilton incarnent une génération marquée par le doute, la mélancolie et l’expérimentation. Curren$y apporte une cool attitude stoner, tandis qu’Ace Hood et Cory Gunz maintiennent un lien avec le rap plus traditionnel. Le rap devient plus personnel, parfois fragile.
2010 – Le retour de la structure et de l’ambition classique
Fresh men 2010 : Big Sean, Donnis, Fashawn, Freddie Gibbs, J. Cole, Jay Rock, Nipsey Hussle, OJ da Juiceman, PILL, Wiz Khalifa
Avec J. Cole, Big Sean, Freddie Gibbs ou Wiz Khalifa, XXL mise sur des artistes capables de concilier fond, forme et carrière longue. Le rap introspectif devient plus maîtrisé, plus accessible, sans perdre en exigence. Nipsey Hussle et Jay Rock annoncent la renaissance de la West Coast, pendant que la trap d’Atlanta reste en toile de fond.
2011 – L’une des classes les plus denses de l’histoire
Fresh men 2011 : Big K.R.I.T., Cyhi the Prynce, Diggy Simmons, Fred the Godson, Kendrick Lamar, Lil B, Lil Twist, Mac Miller, Meek Mill, Yelawolf, YG
2011 est un point culminant. Kendrick Lamar impose une vision narrative et conceptuelle du rap. Mac Miller et Meek Mill incarnent deux trajectoires opposées mais complémentaires du succès. Big K.R.I.T. et Yelawolf réinventent le Sud, tandis que Lil B introduit une approche radicalement déstructurée et internet-native. Le rap devient multiple, mais incroyablement fertile.
2012 – L’hybridation totale et la montée de la trap moderne
Fresh men 2012 : Danny Brown, Don Trip, French Montana, Future, Kid Ink, Hopsin, Iggy Azalea, Macklemore, Machine Gun Kelly, Roscoe Dash
Cette année marque l’entrée définitive de la trap dans le mainstream avec Future. Danny Brown pousse l’expérimentation à l’extrême, pendant que Macklemore, MGK ou Iggy Azalea illustrent l’ouverture du rap à des publics plus larges, parfois au prix de débats sur l’authenticité. Le rap devient un genre dominant de la pop culture mondiale.
2013 – Le choc des générations et des esthétiques
Fresh men 2013 : Ab-Soul, Action Bronson, Angel Haze, Chief Keef, Dizzy Wright, Joey Bada$$, Kirko Bangz, Logic, ScHoolboy Q, Travis Scott, Trinidad Jame$
La classe 2013 juxtapose des mondes qui ne se parlent pas toujours. Joey Bada$$ remet le boom bap new-yorkais au goût du jour, tandis que Chief Keef impose la drill et une radicalité minimaliste. Travis Scott amorce une nouvelle vision sonore et visuelle, plus immersive. XXL capte une fracture générationnelle majeure.
2014 – Le rap émotionnel et la rue mélodique
Fresh men 2014 : August Alsina, Chance The Rapper, Isaiah Rashad, Jarren Benton, Jon Connor, Kevin Gates, Lil Bibby, Lil Durk, Rich Homie Quan, Troy Ave, Ty Dolla $ign, Vic Mensa
Le rap devient plus chanté, plus émotionnel. Chance The Rapper incarne l’indépendance créative, Isaiah Rashad la mélancolie sudiste, Lil Durk et Rich Homie Quan une street music plus mélodique. Ty Dolla $ign brouille les frontières entre rap et R&B. L’émotion devient centrale.
2015 – L’ère du single viral et du rap accessible
Fresh men 2015 : DeJ Loaf, Fetty Wap, GoldLink, K Camp, Kidd Kidd, OG Maco, Raury, Shy Glizzy, Tink, Vince Staples
Fetty Wap, DeJ Loaf ou K Camp symbolisent une musique pensée pour l’efficacité immédiate. GoldLink et Vince Staples apportent une profondeur artistique, mais l’ensemble est marqué par une recherche de hits. Le rap est désormais totalement intégré aux logiques de streaming.
2016 – SoundCloud, excentricité et nouvelles icônes
Fresh men 2016 : 21 Savage, Anderson .Paak, Dave East, Denzel Curry, Desiigner, G Herbo, Kodak Black, Lil Dicky, Lil Uzi Vert, Lil Yachty
Lil Uzi Vert, Lil Yachty, 21 Savage ou Kodak Black incarnent une génération libérée des codes classiques. L’image, l’attitude et la singularité priment autant que la technique. Denzel Curry et Anderson .Paak apportent une crédibilité artistique à une année dominée par l’ère SoundCloud.
2017 – L’explosion du rap émotionnel et chaotique
Fresh men 2017 : A Boogie wit da Hoodie, Aminé, Kamaiyah, Kap G, Kyle, MadeinTYO, Playboi Carti, PnB Rock, Ugly God, XXXTentacion
XXXTentacion, Playboi Carti ou A Boogie wit da Hoodie symbolisent un rap instinctif, parfois violent, souvent introspectif. Le rap devient un exutoire générationnel, connecté aux angoisses de la jeunesse. La mélodie et l’émotion prennent le dessus sur la structure classique.
2018 – L’apogée du rap viral
Fresh men 2018 : BlocBoy JB, JID, Lil Pump, Ski Mask the Slump God, Smokepurpp, Stefflon Don, Trippie Redd, wifisfuneral, YBN Nahmir
Lil Pump, Trippie Redd ou Ski Mask the Slump God incarnent une esthétique pensée pour Internet, provocante et immédiate. JID fait figure d’exception technique dans une année dominée par l’énergie brute et la viralité.
2019 – L’équilibre entre street rap et ambition mainstream
Fresh men 2019 : Blueface, Comethazine, DaBaby, Gunna, Lil Mosey, Megan Thee Stallion, Rico Nasty, Roddy Ricch, Tierra Whack, YBN Cordae, YK Osiris
DaBaby, Megan Thee Stallion et Roddy Ricch représentent un retour à une forme de rap plus structuré, sans renoncer à l’efficacité commerciale. Tierra Whack et Rico Nasty apportent des propositions artistiques plus singulières. XXL retrouve un certain équilibre.
2020 – La domination du rap mélodique et de la drill
Fresh men 2020 : 24kGoldn, Baby Keem, Calboy, Chika, Fivio Foreign, Jack Harlow, Lil Keed, Lil Tjay, Mulatto, NLE Choppa, Polo G, Rod Wave
Polo G, Rod Wave et Lil Tjay incarnent un rap émotionnel et chanté, tandis que Fivio Foreign installe la drill new-yorkaise sur le devant de la scène. Baby Keem annonce une nouvelle génération plus conceptuelle.
2021 – Le rap post-viral et introspectif
Fresh men 2021 : 42 Dugg, Blxst, Coi Leray, DDG, Flo Milli, iann dior, Lakeyah, Morray, Pooh Shiesty, Rubi Rose, Toosii
Les artistes de cette année évoluent dans un paysage saturé. Morray, Toosii ou Blxst privilégient l’émotion et la sincérité. La trap devient plus introspective, moins démonstrative.
2022 – Le retour du rap de rue régional
Fresh men 2022 : Babyface Ray, BabyTron, BIG30, Big Scarr, Cochise, Doechii, Kaliii, KayCyy, KenTheMan, Nardo Wick, Saucy Santana, SoFaygo
Memphis, Detroit et le Sud dominent clairement. Babyface Ray, Big Scarr ou Nardo Wick incarnent un rap de rue réaliste, sans fioritures. Doechii et Saucy Santana apportent une touche plus avant-gardiste.
2023 – L’hyper-régionalisation et l’ouverture internationale
Fresh men 2023 : 2Rare, Central Cee, DC the Don, Finesse2tymes, Fridayy, GloRilla, Lola Brooke, Luh Tyler, Real Boston Richey, Rob49, SleazyWorld Go, TiaCorine
La drill, le rap sudiste et les scènes locales explosent. GloRilla confirme l’influence de Memphis, tandis que Central Cee symbolise l’ouverture assumée de XXL à l’international. Le rap américain n’est plus isolé.
2024 – Le rap post-algorithme
Fresh men 2024 : 4Batz, BigXthaPlug, BossMan Dlow, Cash Cobain, Hunxho, Lay Bankz, Maiya the Don, Rich Amiri, ScarLip, Skilla Baby, That Mexican OT
Les artistes sélectionnés évoluent dans un écosystème dominé par TikTok et les plateformes. L’identité visuelle et l’instantanéité priment. Le rap est fragmenté, mais toujours prolifique.
2025 – Une génération née dans le streaming
Fresh men 2025 : 1900Rugrat, BabyChiefDoit, EBK Jaaybo, Eem Triplin, G3 GELO, ian, LAZER DIM 700, LOE Shimmy, Nino Paid, Ray Vaughn, Samara Cyn, YTB Fatt
La classe 2025 illustre un rap totalement décentralisé. Les artistes émergent sans récit commun, portés par des micro-communautés et des esthétiques très ciblées. XXL ne dicte plus la tendance : il la photographie.

