Honolulu (Hawaii)
Honolulu : le Hip-Hop au milieu du Pacifique
À plus de 3 800 kilomètres de Los Angeles, Honolulu pourrait sembler isolée de la géographie traditionnelle du Hip-Hop américain. Pourtant, Hawaii possède une culture Hip-Hop ancienne et particulièrement originale. Arrivée dans les îles à la fin des années 1970, la culture Hip-Hop s’est progressivement adaptée à un environnement culturel, linguistique et géographique unique. Honolulu en est le principal centre urbain, mais l’histoire du rap hawaïen dépasse largement Oʻahu et concerne l’ensemble de l’archipel.
Le Hip-Hop arrive par la danse
Comme dans de nombreuses régions des États-Unis, les premiers éléments du Hip-Hop atteignent Hawaii par le breakdance, le DJing et les performances de rue. Dans les années 1980, des crews locaux commencent à s’approprier cette nouvelle culture.
Un moment particulièrement important intervient en 1983, lorsque Rock Steady Crew se produit à Honolulu. « Crazy Legs » avait déjà contribué à transmettre la culture du breaking aux danseurs locaux, et cette venue participe à accélérer le développement de la scène hawaïenne. Des artistes comme Afrika Bambaataa, Kurtis Blow et Run DMC se produisent également dans les îles au cours des années 1980.
La culture Hip-Hop ne reste donc pas cantonnée à la musique. À Hawaii, le breaking devient rapidement un élément essentiel de la scène locale.
Honolulu et l’émergence d’une scène rap
Dans les années 1990, Honolulu voit apparaître une scène beaucoup plus structurée autour des open mics, battles, émissions de radio et clubs. L’éloignement du continent américain oblige les artistes à construire leurs propres réseaux.
Le rappeur Tassho Pearce, qui évolue alors sous le nom de scène Emirc, devient l’une des figures importantes de cette scène. Avec son groupe Hoomanakaz, il participe aux battles et aux événements du centre-ville d’Honolulu et se forge une réputation de freestyler particulièrement redoutable.
Cette scène underground possède une véritable culture de la compétition. Pearce raconte que les rappeurs devaient constamment se distinguer pour attirer l’attention dans un environnement où la communauté Hip-Hop restait relativement petite.
Son morceau « Honolulu », sorti en 2003, constitue un moment important. Le titre est diffusé sur les radios Hip-Hop hawaïennes et reçoit également des passages à Los Angeles, Seattle et New York. C’est l’une des premières fois qu’un rappeur issu directement de Hawaii parvient à faire circuler sa musique au-delà des îles.
Hilo et la naissance du Nā Mele Pāleoleo
Mais l’histoire du Hip-Hop hawaïen ne se limite surtout pas à Honolulu. Sur la Big Island, à Hilo, un autre mouvement va profondément transformer le rap local. En 1993, Sudden Rush se forme autour de Shane Veincent, Caleb Richards, Keʻala Kawaʻauhau Jr. et Rob Onekea.
Le groupe développe ce qui deviendra le nā mele pāleoleo, une forme de rap intégrant la langue hawaïenne, le chant traditionnel et des problématiques liées à l’identité et à la souveraineté hawaïennes. Hawaii Public Radio considère Sudden Rush comme le premier groupe à avoir enregistré cette forme de rap hawaïen.
Leur premier album, « Nation on the Rise », paraît en 1995, suivi de « Kuʻe » en 1997. Le groupe rencontre un succès considérable à l’échelle des îles, avec plus de 100 000 albums vendus entre 1995 et 2002 selon une rétrospective consacrée à l’histoire du Hip-Hop hawaïen.
Leur musique mélange rap, Reggae, chant hawaïen, anglais et Ōlelo Hawaii, tout en abordant directement la souveraineté, la terre, la culture et la survie de l’identité hawaïenne. Ce n’est donc pas simplement du rap américain auquel on aurait ajouté quelques références locales : le contexte hawaïen devient véritablement le sujet du Hip-Hop.
Une identité musicale difficile à exporter
Sudden Rush illustre également un paradoxe important de la scène hawaïenne. Le groupe possède un public très important dans les îles, mais rencontre beaucoup plus de difficultés sur le continent.
Son identité est précisément ce qui fait sa force localement : parler de Hawaii, utiliser la langue hawaïenne et s’adresser directement à la communauté. Cette spécificité rend toutefois le groupe difficile à catégoriser pour l’industrie musicale américaine.
Sudden Rush choisit finalement de rester profondément attaché à son territoire plutôt que de transformer son identité pour répondre aux attentes du marché continental.
Une culture Hip-Hop qui dépasse le rap
Cette particularité reste visible aujourd’hui. À Hawaii, le Hip-Hop continue de fonctionner comme une culture complète, associant rap, DJing, graffiti, breaking et transmission communautaire.
Les 808 Breakers, fondés à Honolulu en 2005, illustrent parfaitement cette continuité. Le crew a évolué sur plusieurs générations et participe à des compétitions internationales tout en développant des programmes éducatifs et des activités destinées aux jeunes.
Le collectif revendique d’ailleurs explicitement une approche communautaire du Hip-Hop, avec des activités mêlant breaking, enseignement, musique, événements et transmission culturelle.
Une scène petite, mais profondément locale
Aujourd’hui, Honolulu reste le principal point de concentration de la scène urbaine de Hawaii, mais celle-ci demeure relativement petite et indépendante. Des plateformes locales comme Hawaii Hip-Hop ont notamment servi à mettre en avant des artistes et producteurs de l’archipel, avec une importante production indépendante.
La scène contemporaine ne possède pas une succession de superstars nationales comparable à Los Angeles ou Atlanta. Il serait donc trompeur de présenter Hawaii comme une nouvelle capitale du rap américain.
Son intérêt est ailleurs
Hawaii a construit une forme de Hip-Hop qui ne cherche pas simplement à reproduire les modèles du continent. À Honolulu, le rap s’est développé autour de l’underground, des battles et de la culture Hip-Hop. À Hilo, Sudden Rush a transformé le rap en outil d’expression culturelle et politique. Dans l’ensemble des îles, le breaking et les autres éléments de la culture Hip-Hop continuent d’entretenir cette identité.
De Rock Steady Crew à Tassho Pearce, de Sudden Rush aux 808 Breakers, Hawaii possède ainsi une histoire singulière : celle d’une scène éloignée géographiquement du reste des États-Unis, mais qui a réussi à transformer cet éloignement en marqueur culturel plutôt qu’en handicap.
Pour aller plus loin : Les scènes Hip-Hop qui font vibrer les USADe New York à Los Angeles, de Detroit à Atlanta, découvrez les villes et les territoires qui ont façonné l’histoire du Hip-Hop aux États-Unis. Consulter

